Elle n’est pas une fin en soi, même si c’est elle qui a amené l’être humain à s’extimiser.
ÉDUCATION
L’extime est un rapport au monde. Et comme tout rapport au monde, il y a une éducation à recevoir, des concepts à intégrer pour connaître les limites à ne pas franchir dans le voilement / dévoilement.
Voir : PROTECTION
ÊTRE / PARAÎTRE
C’est la dualité centrale de l’extime. Comment « être » dans une société du « paraître » est la question que tout être humain devrait se poser avant de s’extimiser.
Voir : TRANSPARENCE / OPACITÉ
S’EXTIMISER
C’est jouer sur et avec la représentation de soi.
Voir : JEU
FLUXUS
C’est à partir de ce mouvement artistique que l’extimité devint une force créatrice.
HYPOMNÈSE
C’est le fait de garder un souvenir matériel de son époque. C’est un acte assez simple, qu’on fait souvent inconsciemment – on pense à ces collectionneurs d’objets insolites -, mais qui constitue l’un des fondements de l’extimité.
Voir : PARTAGE
INTIMITÉ
Elle n’est pas l’opposé de l’extimité. Elle en est un élément constitutif. C’est d’abord dans notre intimité que nous allons construire notre conscience artistique.
INSTANT
C’est l’instant présent qui détermine notre extimité. C’est ce moment universel que nous voulons partager.
JEU
L’extimité est un jeu que tout le monde joue sans vraiment le savoir. Dessiner un éléphant dans une grotte, partager une photo sur un réseau social, écrire un poème, c’est s’extimiser. Bien s’habiller pour une soirée, c’est s’extimiser aussi.
Voir : ALTER EGO, S’EXTIMISER
LIMITE
Nous sommes les seuls juges de la limite que nous voulons donner à notre extimité.
Voir : TRANSPARENCE / OPACITÉ
MANIFESTE
C’est en disant ce que nous faisons, et en faisant ce que nous disons, que l’extimité sera la plus authentique. Le manifeste est la forme extime par excellence.
Synonyme : Démarche
Voir : TRANSPARENCE / OPACITÉ
PARTAGE
C’est la finalité de l’extimité. Partager : des bons moments, des sites internet, des connaissances, des recettes de cuisine, des livres, de la musique, des films, de l’art…
Synonyme : Échange
Voir : HYPOMNÈSE
PROTECTION
À l’ère des nouvelles technologies, le Big Brother d’Orwell est devenu une réalité. Il est donc important de protéger notre extimité.
Voir : ÉDUCATION
RÉSEAUX SOCIAUX
C’est avec leur développement que l’extimité est devenue « gazeuse », comme l’a dit Yves Michaud. Mais ils restent le meilleur moyen de s’extimiser.
SUPPORTS
Il y a autant de supports d’extimité que d’êtres humains et de media artistiques. L’extime est tout autour de nous.
Synonymes : journal intime, toile, peau, corps, mur, affiche, site internet, blog
TRANSPARENCE / OPACITÉ
Notre extimité peut être soit l’un, soit l’autre ou un parfait mélange des deux. C’est en notre âme et conscience que nous assumerons ce choix. Filmer une sextape ou ne rien dire sur sa vie privée, c’est le jeu de l’extimité.
Il s’agit de faire de son existence un texte où s’invente un mode de vie, un travail de production de soi à travers des signes et des objets : au-delà de l’art, nous voilà en présence d’un programme de résistance efficace à l’uniformisation planétaire des comportements, à ce grand verrouillage disciplinaire dont nous reconnaissons çà et là des signes avant-coureurs.[1]
L’artivisme a été initié dès 1960 par le mouvement Fluxus qui prônait un art engagé, et engageant. « Chaque homme est un artiste » dans ce concept de « sculpture sociale » cher à Beuys. L’art urbain, de par sa visibilité quotidienne, est l’art le plus accessible pour le commun des mortels. Et avec le développement des nouvelles technologies, certains artivistes se sont tournés vers l’hacktivisme, néologisme formé par la contraction des mots « hacker » et « artiviste ».
Pour éviter d’expliquer les différentes méthodes des hacktivistes, dans un jargon incompréhensible pour les novices en informatique, il est plus simple de parler d’Anonymous, ce collectif mondial dont les nombreux faits d’armes arrivent aujourd’hui à faire trembler les institutions.
Les Anonymous se servent de l’extimité comme d’une arme de dissuasion. Lorsqu’une injustice a lieu, ces hackers utilisent leurs connaissances pour s’introduire dans les ordinateurs des responsables de cette injustice et menacent de dévoiler tous les détails de leur vie privée, jusqu’à obtenir gain de cause, non sans frôler parfois un certain extrémisme, qu’ils jugent néanmoins nécessaire. Il est donc important, aujourd’hui, de protéger ses données et d’appréhender son intimité numérique de façon réfléchie et rigoureuse.
Ztohoven (les « 100 merdes » en Tchèque) est un collectif de douze artistes praguois fondé par l’artiste Antonin Pirko.
Adepte du hacking artistique, ce mystérieux groupe met la capitale praguoise sens dessus dessous. En 2003, agacé par la dérive marchande de leur pays, Ztohoven détourne plus de sept cents panneaux publicitaires. À la place, ils glissent en toute illégalité un immense point d’interrogation censé provoquer le questionnement des passants. Dans une autre performance, le collectif a organisé dans le métro praguois le vernissage d’une exposition où les œuvres d’art se substituent aux réclames. En effet, aux galeries d’art, les Ztohoven préfèrent l’espace urbain.[2]
Captures d’écran de ce qui est passé sur la deuxième chaîne de la télévision tchèque le matin du 17 juin 2007. Le collectif Ztohoven avait piraté la caméra de la chaîne et avait incrusté une explosion nucléaire.
C’est le 17 juin 2007 que le collectif va réaliser l’une de ses actions les plus fortes. La télévision tchèque diffuse chaque matin le lever du jour pour la deuxième chaîne nationale. Ce matin-là, les artistes de Ztohoven prennent le contrôle de la caméra utilisée pour ce lever de soleil et diffusent, à la place, pendant douze secondes qui sembleront une éternité pour les téléspectateurs tchèques, une explosion nucléaire. Ils convoquent l’un des éléments les plus traumatisants de la mémoire collective.
La fiction-réalité de Ztohoven fait mouche dans ce pays qui vit dans la psychose d’un accident nucléaire avec son voisin autrichien. Les téléspectateurs harcèlent le standard de la télévision qui porte plainte pour « nouvelle alarmiste ». L’affaire est portée devant les tribunaux, les auteurs du canular sont finalement relaxés.
Dans le même temps, à Prague, la Galerie Nationale – dont le directeur n’est autre que Milan Knížák, artiviste de la première heure et membre de Fluxus – leur décerne un prix spécial assorti d’une dotation de treize mille euros. Knížák s’explique :
On leur a donné le prix parce qu’ils sont les seuls à prendre des risques, même s’ils doivent un jour aller en prison pour ça. Lorsqu’ils m’ont demandé ce qu’ils devaient faire, je leur ai dit qu’ils devaient assumer leurs responsabilités. Je leur ai d’abord donné le prix et ensuite je leur ai dit « Allez en prison ».[3]
Mais l’œuvre la plus extime créée par Ztohoven est Citoyen K, en hommage à Kafka, dont voici le manifeste.
Citoyen K. / Je suis revenu des lieux d’où je m’étais vu moi-même et j’ai compris qu’il s’agissait avant tout de nous ! Nous faisons tous partie de ce monde, nous formons tous un système et nous nous surveillons mutuellement. Nous prenons tous part à la crainte qui nous tient en respect. Pour nous tous, j’étais entré là où les autres craignaient de mettre le pied et j’avais vu cette vanité, cette absurdité de l’obéissance. Ce qui semble devoir nous servir est si fragile et si facile à abuser. Nous ne sommes pas des chiffres, nous ne sommes pas des données biométriques. Ne soyons donc pas des pantins manipulés par de grands joueurs sur le terrain de jeu de cette époque. Nous devons garder notre dignité pour ne pas avoir peur de nous-mêmes ![4]
Cette œuvre se situe au croisement de l’artivisme et de l’hacktivisme puisque c’est ici la carte d’identité biométrique qui est source de création et de détournement.
Grâce à la technique du morphing, Antonin peut mixer deux visages de membres de Ztohoven pour en obtenir un nouveau. Il mélange ensuite les informations de chacun pour obtenir légalement de vraies fausses cartes d’identité qui seront reconnues par le système biométrique. Au final, la nouvelle carte peut être utilisée par deux personnes à la fois. Munis de leurs papiers modifiés, les Ztohoven s’amusent à manipuler le système à leur tour. Pendant plusieurs mois, camouflés sous une identité virtuelle, ils passent les frontières, font des achats, pilotent un avion, louent un appartement, votent et même se marient.
Avec un logiciel de morphing, les visages des membres de Ztohoven ont été mélangés pour créer de nouvelles identités, pour le projet Citoyen K. Le collectif a été arrêté, mais les autorités ont encore du mal à découvrir leur véritable identité.
Cette action amena évidemment à l’arrestation d’Antonin Pirko pour « délit présumé d’usurpation d’identité » et à la confiscation de leurs papiers. Mais les autorités policières peinent encore à découvrir la véritable identité des membres de Ztohoven. L’extime est ici mis à mal : en détournant les normes biométriques afin de créer de nouvelles – mais fausses – identités, les membres du collectif nous préviennent des dangers liés à la surexposition de l’intimité.
[2] Ztohoven [en ligne]. Disponible sur le site de Tracks <http://www.arte.tv/fr/tracks-artivism-canul-art/3794850,CmC=3795248.html> (consulté le 20 avril 2014)
L’un des plus célèbres artistes urbains est l’Anglais Banksy. Sa particularité ? Personne n’a jamais vu son visage[1]. L’artiste contrôle sa visibilité, son extimité : d’abord pour des raisons légales (les graffitis restent assimilés à des actes de vandalisme) mais aussi parce que, dans le street art, l’artiste s’efface derrière sa signature. Son visage importe peu, c’est son style qui le personnifie. Lorsqu’il se montre, le street artiste a souvent le visage masqué.
Le succès du film Exit Through the Gift Shop (Faites le mur !) est dû au fait que Banksy en est le réalisateur. Mais ce documentaire, même s’il explique en partie la démarche de l’artiste, tourne principalement autour de la figure de Thierry Guetta, artiste amateur, cousin du célèbre Space Invader, qui filme de façon obsessionnelle, à l’instar de Jonas Mekas, tous les moments de sa vie.
À mesure qu’il filme de manière compulsive la nouvelle génération de l’art urbain, son obsession pour Banksy, le célèbre pochoiriste britannique se fait plus dévorante. Ils se rencontrent enfin. Banksy incite Guetta, au vu de la médiocrité de ses productions audiovisuelles, à se tourner vers l’art urbain. C’est alors que naît Mr. Brainwash.[2]
Ce qui est intéressant ici, c’est qu’à la fin du documentaire, Banksy se désolidarise considérablement du « monstre » qu’il venait de créer. Il aurait très bien pu ne pas laisser faire le film, mais la réputation d’un street artiste étant une arme importante, il préféra s’expliquer, non sans un certain humour, sur les raisons qui l’ont amené à « lâcher la bête » qui, soulignons-le, connaît tout de même un relatif succès.
Parlons maintenant de Kidult, ce taggeur / sculpteur, célèbre pour avoir « vandalisé » les vitrines des magasins de luxe aux quatre coins du globe, et pour être une figure particulièrement intéressante de l’activisme artistique, l’artivisme :
The artivist (artist +activist) uses her artistic talents to fight and struggle against injustice and oppression—by any medium necessary. The artivist merges commitment to freedom and justice with the pen, the lens, the brush, the voice, the body, and the imagination. The artivist knows that to make an observation is to have an obligation.[3]
Cette obligation, Kidult l’explique dans son manifeste[4] :
Graffiti is not simply an artistic expression, graffiti is a protest, a scream of anger which has always claimed the right to the city through (re)appropriation of the commons and the public spaces, including streets, walls, and vehicles of transportation. Streets are in the hands of all and through graffiti, I aim to claim both the gratuity and access to my production. The streets are the main support of my protest and the biggest free art gallery. […] At the core of this struggle lies the brutal opposition of two different visions of graffiti, the commercial graffiti and the free graffiti that I defend. The cities are the theater of a battle for space, a battle in which I try to expose my vision of the world, and destroy theirs. My extinguishers, paint and spray cans are my weapons of mass destruction. They may have all the money in the world; they will never win in the streets because we are the streets! […] I am not the one who declared the war, I just responded to defend my vision of what graffiti and society should be, free. […][5]
Un des « Exstincteurs » de Kidult
L’activité de sculpteur de Kidult réside dans la série des « Ekstincteurs », une réappropriation des extincteurs dont se servent parfois les artistes urbains pour peindre leurs œuvres sur des grandes surfaces. Ces extincteurs, en nombre limité, Kidult les offre au monde : il publie leurs coordonnées sur son site et lance une chasse au trésor mondiale. C’est, par exemple, à l’occasion de l’ouverture de la FIAC 2013 que les fans français ont pu participer. Mais ce qui est intéressant dans l’œuvre de Kidult, c’est sa réaction après avoir appris que l’un de ses extincteurs s’était retrouvé sur eBay. Cette vente étant totalement en désaccord avec le manifeste de l’artiste, celui-ci a décidé de créer une structure pour sa propre promotion : NoGalleryNoMaster.
[…] Just like graffiti, my work is public, and not private. NoGalleryNoMaster was created so that we can choose and select how my work is sold and distributed, in accordance with very specific criteria. Kidult is not represented by any gallery or institution. We will refuse any sale or collaboration involving galleries, institutions or any other for-profit artistic entities, which enables me to keep unrestrained artistic vision, independence and freedom.[6]
Kidult est un artiste dont l’extimité rigoureuse établit un rapport clair : l’art urbain est un art engagé socialement, que tout le monde ne peut pas jouer s’il n’en connaît pas les codes.
[1] Enfin, en théorie, puisqu’avec internet, tout est possible.
[2] Synopsis du film issu de Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Faites_le_mur_!
[3] ASANTE M.K. Jr, It’s Bigger Than Hip Hop, The Rise of the Post-Hip-Hop Generation. 2009. Traduction personnelle : « L’artiviste utilise ses talents artistiques pour se battre et combattre les injustices et l’oppression, par tous les média nécessaire. L’artiviste fusionne l’engagement avec le stylo, l’objectif, le pinceau, la voix, le corps et l’imagination. L’artiviste sait que faire une observation, c’est avoir une obligation. »
[4] Manifeste de Kidult [en ligne]. Disponible sur <http://kidultone.com/?page_id=381> (consulté le 28 juin 2014)
[5] Voir Annexe 4 pour lire l’intégralité du manifeste de Kidult. Traduction personnelle : « Le graffiti n’est pas seulement une expression artistique, le graffiti est une protestation, un cri de colère qui a toujours revendiqué le droit à la ville par la (ré)appropriation des lieux publics et communs, ce qui inclut les rues, les murs et les véhicules de transport. Les rues sont aux mains de tous et, par le graffiti, j’entends revendiquer la gratuité et de ma production et de son accès. Les rues sont le principal support de ma protestation et le plus grand musée d’art libre. […]
Au cœur de ce combat réside l’opposition brutale de deux visions différentes du graffiti, le graffiti commercial et le graffiti gratuit que je défends.
Les villes sont le théâtre d’une bataille pour l’espace, une bataille dans laquelle j’essaie d’exposer ma vision du monde et détruire la leur. Mes extincteurs, ma peinture et mes bombes de peinture sont mes armes de destruction massive. Ils peuvent avoir tout l’argent du monde, ils ne gagneront jamais dans les rues parce que nous sommes les rues.
[…] Je ne suis pas celui qui a déclaré la guerre, j’ai juste répondu pour défendre ma vision de ce que le graffiti et la société devraient être : gratuits. […] »
[6] KIDULT, NoGalleryNoMaster, [en ligne]. Disponible sur <http://nogallerynomaster.com> (consulté le 21 mai 2014). Traduction personnelle : […] « Tout comme le graffiti, mon travail est public, et pas privé. NoGalleryNoMaster a été créé pour que nous puissions choisir et sélectionner comment mon travail sera vendu et distribué, en respectant des critères très spécifiques.
Kidult n’est représenté par aucune galerie ni aucune institution.
Nous refuserons toute vente ou collaboration impliquant des galeries, des institutions ou n’importe quelle autre entité artistique tournée vers le profit, ce qui me permet de garder une vision, une indépendance et une liberté artistique libre de toute contrainte.».
Nous avons vu que l’extimité revêtait beaucoup de supports. L’un des endroits les plus visibles est bien entendu le paysage urbain : la ville est l’endroit le plus simple pour exprimer ses idées, que ce soit dans le cadre de performances, de mise en scène du quotidien ou dans l’expression picturale la plus évidente, le graffiti. L’art urbain (plus communément appelé street art) est apparu dans les années soixante (Jean-Michel Basquiat aimait déjà parcourir les rues de New York et apposer sa signature SAMO), a connu un essor considérable dans les années 1980 et connaît une visibilité grandissante depuis le début du XXIème siècle. L’important pour les graffeurs est de laisser leur trace, leur signature, leur tag, sur tous les murs de la ville.
« André le Géant a une bande de potes, 7 pieds 4 pouces, 520 livres » (1989)
Shepard Fairey est l’un des street artistes les plus populaires aujourd’hui, même si c’est plus généralement sa « marque », OBEY Giant, qui reste en tête. L’aventure d’Obey commence en 1989 quand le jeune Shepard Fairey, étudiant en graphisme, décida de créer un autocollant utilisant une photo usée d’un catcheur français, André Roussimoff – plus connu sous le nom d’André The Giant – en lui apposant le texte « ANDRE THE GIANT HAS A POSSE, 7’4″, 520lb » (André le Géant a une bande de potes, 7 pieds 4 pouces, 520 livres). En 1998, menacé de poursuites par l’entreprise qui détenait les droits de la marque déposée André The Giant(™), Shepard Fairey décide de styliser la figure du catcheur et de changer le texte en un simple mais non moins mystérieux OBEY, en référence au panneau qu’on voit dans le film They live (Invasion Los Angeles) de John Carpenter. Dans ce film, le héros, grâce à des lunettes spéciales, voit « le monde tel qu’il est réellement, à savoir gouverné par des extraterrestres ayant l’apparence d’humains et maintenant ces derniers dans un état apathique au moyen d’une propagande subliminale omniprésente [1]».
La deuxième (et dernière) version de l’autocollant qui fera connaître Shepard Fairey (1998)
Cet autocollant, il le colla partout. Et plus le temps passait, plus le format de l’image grandissait, plus Shepard Fairey montait haut pour qu’il soit bien visible, et ce de façon mondiale.
Pour définir son œuvre, l’artiste a publié un manifeste, disponible sur son site internet[2] :
The OBEY sticker campaign can be explained as an experiment in Phenomenology. Heidegger describes Phenomenology as “the process of letting things manifest themselves.” Phenomenology attempts to enable people to see clearly something that is right before their eyes but obscured; things that are so taken for granted that they are muted by abstract observation.
The FIRST AIM OF PHENOMENOLOGY is to reawaken a sense of wonder about one’s environment. The OBEY sticker attempts to stimulate curiosity and bring people to question both the sticker and their relationship with their surroundings. Because people are not used to seeing advertisements or propaganda for which the product or motive is not obvious, frequent and novel encounters with the sticker provoke thought and possible frustration, nevertheless revitalizing the viewer’s perception and attention to detail. The sticker has no meaning but exists only to cause people to react, to contemplate and search for meaning in the sticker. Because OBEY has no actual meaning, the various reactions and interpretations of those who view it reflect their personality and the nature of their sensibilities.
L’extimité de Shepard Fairey amène donc le regardeur à se poser des questions sur sa propre vie.
Il existe aujourd’hui de plus en plus d’associations d’art urbain, le collectif étant la version contemporaine du groupe de graffeurs qui se promenaient dans les rues à la recherche du meilleur « spot ». Attardons-nous sur la galerie Itinerrance, galerie de street art dans le treizième arrondissement de Paris, dirigée par Mehdi Ben Cheikh, qui a doublement fait parler d’elle ces dernières années. Très récemment, le projet Djerbahood a attiré l’attention des média, à l’instar d’Arte – souvent partenaire de ce genre d’événements – qui a produit, pour l’occasion, la série Bienvenue à Djerbahood,
qui vous embarque en Tunisie, dans le village traditionnel et sublime d’Erriadh sur l’île de Djerba en immersion avec les artistes qui participent au nouveau colossal projet de la galerie Itinerrance : Djerbahood. Après la Tour Paris 13, c’est sur sa terre natale que Mehdi Ben Cheikh se lance, avec toute son équipe, dans un nouveau défi : faire venir 150 artistes de plus de 30 nationalités cet été dans ce village tout en bleu et blanc. Ces artistes vont s’exprimer in situ et investir les murs d’un village qui touche après touche, jour après jour va se métamorphoser. Une aventure qui éveille la curiosité des habitants comme de ses touristes, une expérience inoubliable aussi pour les artistes : Bienvenue à Djerbahood.[3]
Le projet de faire d’un endroit un véritable musée d’art urbain à ciel ouvert avait déjà été réalisé par la galerie l’année dernière, à la Tour Paris 13, une tour de Paris vouée à la démolition. En attendant l’échéance de la destruction, la galerie a investi la tour, l’occasion était trop belle pour ne pas être saisie : plus de 4 500 m2 de surface au sol et autant de pans de murs et plafonds, 9 étages et des sous-sols, 36 appartements de 4 à 5 pièces, parfois encore meublés.
Un projet mené des mois durant dans la plus grande confidentialité par la Galerie Itinerrance, avec le soutien de la Mairie du 13ème et l’accord du bailleur de l’immeuble, ICF Habitat La Sablière. Un projet qui a mobilisé 108 artistes de Street Art, de 18 nationalités différentes, venus bénévolement des quatre coins du monde, pour investir cette tour avant sa destruction le 8 avril 2014, pour laisser place à de nouveaux logements sociaux. Un projet en cohérence totale avec le mouvement du Street Art, puisqu’à la fin, tout disparaitra dans les gravats.[4]
L’extimité dont il est question ici, c’est celle des artistes urbains à qui l’on offre, une fois n’est pas coutume, un support de création légal. Même si le côté éphémère des peintures urbaines perdure – la Tour restant vouée à la destruction -, c’est en toute liberté que peuvent s’exprimer ces artistes.
[1] Synopsis du film issu de Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Invasion_Los_Angeles
[2] Manifeste de Shepard Fairey [en ligne]. Disponible sur <http://www.obeygiant.com/articles/manifesto>. Voir Annexe 3 pour l’intégralité du manifeste. Traduction personnelle : « La campagne d’autocollant OBEY peut être expliquée comme étant une expérimentation en phénoménologie. Heidegger décrit la phénoménologie comme « le fait de laisser les choses se manifester d’elles-mêmes ». La phénoménologie tente d’aider les gens à voir d’une nouvelle manière quelque chose qui est sous leurs yeux depuis longtemps. De nos jours, tout est tellement pris pour acquis que tout est mis sous silence par l’observation abstraite.
Le but premier de la phénoménologie est de réaffirmer un sentiment d’émerveillement sur son environnement, de révéler au sein de l’ordinaire une beauté inattendue. La campagne d’autocollant OBEY tente de stimuler la curiosité et d’amener les gens à se questionner sur la campagne ET leur relation avec leur environnement. Parce que les gens ne sont pas habitués à voir des publicités ou de la propagande pour lesquelles le produit ou le motif ne sont pas évidents, des rencontres fréquentes et originales avec le logo et le concept inciteront à la réflexion, peut-être même à la frustration, ce qui aura pour finalité de pousser le spectateur à réactualiser sa perception et son attention aux détails. L’autocollant n’a d’autre signification que de faire réagir les gens, en les invitant à contempler l’autocollant et en y cherchant un sens. Parce qu’OBEY n’a aucun sens, les réactions et interprétations variées de ceux qui le voient sont le reflet de leur personnalité et de la nature de leur sensibilité. »
[3] Bienvenue à Djerbahood [en ligne]. Disponible sur le site d’Arte Creative <http://creative.arte.tv/fr/djerbahood> (consulté le 10 août 2014)
[4] La Tour Paris 13 [en ligne]. Disponible sur le site de la galerie <http://itinerrance.fr/hors-les-murs/la-tour-paris-13/> (consulté le 20 décembre 2013)
Lorsque nous avons évoqué Andy Warhol et Jonas Mekas, nous avons vu que le milieu de l’art contemporain et le milieu de la musique alimentaient leur propre créativité.
L’extimité de Yoko Ono & John Lennon. Ici, leur première « collaboration », un album dans lequel on entend leur première nuit ensemble. Et si ça n’était pas assez intime, la pochette les montre nus, recto / verso.
Yoko Ono, membre de Fluxus, vécut avec John Lennon une histoire d’amour mythique. Les deux artistes se sont trouvés, se sont aimés et ne se sont plus quittés, jusqu’à l’assassinat de John Lennon par Mark David Chapman. L’histoire de leur première rencontre, de leur première nuit ensemble, est « audible » sur l’album Unfinished Music Nr 1 : Two Virgins, dont la pochette représente les deux artistes debout, totalement nus, ce qui fit scandale à l’époque. Les deux vierges dont il est question ici, ce sont évidemment les deux artistes. Mais leur virginité n’est pas sexuelle, elle est créative. Leur vie prenait une nouvelle dimension grâce à leur couple et à son potentiel créatif. C’est à cette époque que Lennon a commencé à devenir particulièrement actif dans le militantisme pacifiste. Pour la première fois, l’extimité d’un chanteur ne se cantonnait plus à ses paroles de chanson : le chanteur devenait « sculpteur social ».
On pourrait citer de nombreux autres rapprochements entre artistes et musiciens, mais, avec le développement des réseaux sociaux, il est une figure qu’il me semble important d’évoquer, même si cela risque de faire sourire : Lady Gaga.
Lady Gaga est une artiste, avant d’être une chanteuse. Avec les années et un succès toujours grandissant, elle est devenue la fille spirituelle d’Andy Warhol et de Marina Abramović. C’est en 2009, aux MTV Video Music Awards, qu’elle a marqué les esprits. Elle a revêtu six tenues différentes sur la soirée (de Jean Paul Gaultier et d’Alexander McQueen) et sa performance du morceau Paparazzi, dans lequel elle dénonce la traque incessante des paparazzi, a permis de découvrir une autre facette de cette chanteuse. C’est à la (re)naissance de Lady Gaga que les spectateurs de MTV ont assisté ce soir-là. Pour bien illustrer son propos, au milieu du morceau, du sang commence à couler de sa poitrine, laissant l’auditoire plus que perplexe. Et c’est le visage en sang qu’elle termine, pendue au dessus de la scène, dans un brouhaha frénétique de déclenchements d’appareils photo.
Lady Gaga, en pleine performance aux Video Music Awards de 2009
Depuis, chaque apparition de Lady Gaga est à voir comme une performance à part entière. Chaque passage télévisuel est différent d’un autre et offre une interprétation, différente à chaque fois, d’un morceau qu’elle chante pourtant tous les soirs de concert.
Il est à signaler que le costume qu’elle portait le soir des Video Music Awards est une création de la Haus of Gaga, un collectif d’artistes et de créateurs, inspiré de la Factory de Warhol. « They don’t do anything but live and breathe their art [1]», résume-t-elle sur le blog de Perez Hilton. Pour cette raison, aucune des créations de Haus of Gaga n’a encore été commercialisée à ce jour. Comme l’explique Lady Gaga, il s’agit avant tout d’un collectif d’artistes, « ce n’est pas une marchandise ! Ce n’est pas fait pour être vendu ! »[2].
L’intégration des concepts artistiques du pop art ainsi qu’une sensibilité et une ouverture manifeste à l’art a fait d’elle une artiste résolument post-moderne, s’appropriant des codes déjà existants pour créer son propre univers, un monde où l’art et la vie ne font plus qu’un.
Ce qui est particulièrement intéressant chez Lady Gaga, ce sont les nombreux liens qu’elle entretient avec le milieu de l’art contemporain : Jeff Koons réalise la pochette de son dernier album, sur laquelle on aperçoit les sculptures de Lady Gaga créées par Koons. Robert Wilson, le réalisateur de la pièce de théâtre sur la vie de Marina Abramović, l’utilise comme modèle photographique dans la recréation d’œuvres picturales. Jean-Paul Gaultier lui crée des costumes de scène. Terry Richardson, le photographe célèbre pour ses photos crues à tendance porno chic, l’a suivie pendant deux mois en tournée pour produire un journal de tournée. Et Marina Abramović fait appel à elle, pour le financement participatif du MAI. Abramović reconnaît que la participation de Lady Gaga à la performance The Artist is Present a boosté sa popularité auprès des jeunes : « The public who normally don’t go to the museum, who don’t give a crap about performance art or don’t even know what it is, started coming because of Lady Gaga) [3]». C’est donc avec un plaisir évident que Lady Gaga a répondu présente à l’appel de cette artiste qu’elle admire et respecte et s’est prêtée au jeu des différentes performances longue durée d’Abramović.
Marina Abramović & Lady Gaga. Images tirées de la vidéo promotionnelle du Marina Abramović Institute
Lady Gaga, comme beaucoup d’artistes qui utilisent les réseaux sociaux à des fins de rapprochement des fans, a créé une vraie communauté (même si elle délègue quelquefois la tâche à un « community manager », comme c’est désormais souvent le cas, à cause du caractère chronophage des réseaux sociaux, toujours en demande d’extimité), les Little Monsters. L’envoi régulier de newsletters mettant en avant les créations de ses fans permet de voir à quel point les codes artistiques ont été intégrés de manière naturelle, à quel point les valeurs que Lady Gaga prône et défend sont comprises, transmises et mises en pratique : l’acceptation de soi et de la différence de l’autre. Ils suivent les moindres faits et gestes de l’artiste et sont donc amenés à se poser des questions, à exprimer une voix parmi d’autres, quand leur artiste préférée passe devant le Congrès pour défendre les droits des homosexuels dans l’armée américaine.
[1] « Gaga does it for the gays » in perezhilton.com [en ligne]. 2009. Disponible sur <http://perezhilton.com/2009-08-13-gaga-does-it-for-the-gays> (consulté le 28 juillet 2004). Traduction personnelle : Ils ne font rien d’autre que vivre et respirer leur art.
[2] Sur le site de Haus of Gaga [en ligne]. Disponible sur <http://www.haus-of-gaga.com> (consulté le 28 mai 2014)
[3] « MARINA ABRAMOVIĆ: “I’VE ALWAYS BEEN A SOLDIER” », Interview [en ligne], Disponible sur le site de The Talks <http://the-talks.com/interviews/marina-abramovic/> (consulté le 20 juillet 2014). Traduction personnelle : « Le public qui n’allait pas au musée, qui s’en foutait de l’art de la performance ou ne savait même pas ce que c’était, a commencé à venir grâce à Lady Gaga ».
Nous avons vu comment Marina Abramović se servait de son corps pour créer des performances, l’une des manifestations les plus développées de l’art corporel (body art).
[Le] body art historique, que ce soit l' »actionnisme » viennois ou le travail de Michel Journiac ou Gina Pane en France, il avait à son époque un sens extrêmement précis : essayer de faire sauter les tabous sur la sexualité, la nudité, à un moment où le corps était à la fois tube de couleur et lieu de la couleur.[1]
Et curieusement, à l’ère de l’extimité numérique où tous ces tabous ont sauté, l’art corporel continue de connaître un essor particulièrement important. Doit-on y voir une résistance de l’humain face aux nouvelles technologies ? Une résistance face à l’immatérialité de ce qui constitue nos vies et/ou notre réseau social aujourd’hui ?
L’individualisme contemporain développe une hypertrophie du « moi ». L’autoportrait et ses variantes reviennent donc au centre des préoccupations de l’art actuel. Désormais, le corps laisse son empreinte, il s’expose. […] Avec le body art […], le propre corps de l’artiste devient l’outil de son travail. Il le met en scène dans des performances ou il en fait le support d’intervention qui le transforme : scarifications, blessures, opérations chirurgicales.[2]
Après ORLAN, c’est l’artiste Mona Hatoum qui utilisera des machines médicales pour créer une œuvre : l’installation Corps étranger consiste en une vidéoprojection de la vidéo que l’artiste a réalisée à l’occasion d’une endoscopie. « La frontière de l’enveloppe du visible est ainsi franchie ; l’identité du corps se perd dans le commun des organes. Là, tout le monde peut ressembler à tout le monde alors que nous sommes au plus profond, au plus intime du corps vivant : illusion d’un intérieur qui serait l’espace de l’intime. [3]»
L’une des modifications les plus fréquentes de son apparence physique est l’art du tatouage. Si le body art est une écriture dans le corps, le tatouage est, quant à lui, une écriture sur le corps. Il est important de souligner que depuis une vingtaine d’années, il est sorti de son salon un peu glauque, pas toujours propre, pour devenir une activité représentée par un syndicat[4] et rigoureusement contrôlée. Ce regain d’intérêt a permis l’émergence d’ « artistes tatoueurs » au détriment des simples « tatoueurs ». Le tatouage est devenu tellement populaire qu’il est sorti des traditionnelles conventions de tatouage, réservées aux profanes, pour venir s’exposer au Musée du Quai Branly[5] et toucher la sensibilité des novices.
Bien qu’étant une pratique ancestrale, le tatouage reste longtemps connoté de façon négative :
Le tatouage est une marque infamante, un outil de contrôle des corps. Il est la trace de l’esclavage dans la Rome antique, celle imposée aux esclaves fugitifs et aux prostituées par le Code noir de Colbert et, plus récemment, celle des Juifs exterminés dans les camps de concentration. Il pointe l’individu jugé inacceptable. […] C’est à partir du XIXème siècle que le tatouage commence à prendre une dimension plus artistique. Au Japon, en Europe ou en Amérique, les tatoueurs voyagent, échangent sur leurs modes opératoires, leurs techniques et leurs arts respectifs. Le tatouage devient multiculturel, protéiforme. […] Le tatouage est, jusque dans les années 1980, un art underground, associé à des milieux particuliers, notamment musicaux, tels le rock, le rap ou le punk. La starification du système, les idoles de la pop culture bariolées de tatouages, en les exposant, ont contribué à populariser ce qui n’était alors qu’un épiphénomène.[6]
Qui y a-t-il en effet de plus extime que de se faire tatouer ? Nous ne parlons évidemment pas ici des tatouages « décoratifs », le genre de tatouage que l’on se ferait après une soirée arrosée, comme une blague. Il est ici question de la rencontre entre deux sensibilités, celle de l’artiste et celle du support, en vue d’un projet commun. Les idées de l’un s’expriment dans le style de l’autre. Le corps devient une toile sur laquelle se raconte l’histoire du tatoué.
Alors que le print meurt, le tatouage étend paradoxalement son emprise sur le monde. Dans une aire dominée par le virtuel, ou les solidarités collectives s’effondrent, le corps est la dernière surface pérenne d’une jeunesse à qui l’ont promet un avenir incertain. L’extension du domaine du tatouage, loin d’affirmer une prétendue identité intime introuvable, est le marqueur qui fige le temps d’une époque fuyante et insaisissable. Le totem du théâtre de l’identité sociale, la seule réelle pour le philosophe Clément Rosset. C’est peut-être parce qu’il n’y a pas de mystère, juste des jeux, que le tatouage a tant changé, politique ou narcissique, jusqu’à sortir de sa propre sacralité pour s’assumer dadaïste ou décalé.[7]
Notre définition des hypomnémata comme supports artificiels de la mémoire s’applique ici on ne peut mieux à la peau, comme nouveau support de la mémoire et des souvenirs.
[3] PARFAIT Françoise, « De quelques intimités vidéographiques… », dans WATTEAU Diane (dir.), op. cit., p. 44.
[4] Le Syndicat National des Artistes Tatoueurs, dont le président est la figure de proue du tatouage français, Tin-Tin.
[5] « Tatoueurs, tatoués », au Musée du Quai Branly, du mardi 6 mai 2014 au dimanche 18 octobre 2015
[6] « Tatouage, l’art dans la peau » sur le site de France Culture [en ligne]. Disponible sur <http://www.franceculture.fr/2014-05-08-tatouage-l-art-dans-la-peau> (consulté le 7 juin 2014).
[7] LAFFETER Anne, « tattoo pour être heureux », dans Les Inrockuptibles, N° 960 du 23 au 29 avril 2014, p. 40.
Le postulat selon lequel chaque « statut Facebook », chaque « tweet », chaque photo sur Instagram tiendrait, par essence, du journal extime rejoint les propos d’Éliane Chiron :
Les réseaux électroniques et numériques permettent, dans des pratiques artistiques actuelles, de se donner à voir, de s’ouvrir au monde, de se disperser pour mieux se retrouver. C’est le spectateur qui effectue cette reconstruction. Les frontières de l’intime se déplacent, le réseau devenant interface transitionnelle, espace d’échange qui participe à la construction de soi et à celle de notre vision du monde.[1]
Et notre vision du monde contemporain passe par Facebook. Il y a deux décennies, pour faire une déclaration officielle, l’artiste organisait une conférence de presse ou écrivait un message qui apparaissait sur la première page de son site ou était transmis aux agences de presse qui en assuraient la publication. Aujourd’hui, même les politiques utilisent Facebook pour faire leurs déclarations officielles parce qu’ils savent qu’ils toucheront plus de monde qu’en passant au Journal Télévisé. Il y a dix ans de cela, avant l’apparition des réseaux sociaux, le web n’était qu’une suite de pages personnelles, de blogs criards au contenu parfois douteux puisque avec l’avènement d’internet, c’est l’anonymat qui a été mis en avant. Et se dévoiler devenait tout de suite beaucoup plus simple puisque le rapprochement entre les propos tenus et son créateur était difficile, parfois impossible. Puis Facebook est arrivé. Et c’est là que l’extime a pris son envol, c’est là que les liens humains sont devenus virtuels. Avec les réseaux sociaux, il est question de la « fin des isolats, mise générale en réseau, où tout se traverse et se connecte […], où tout est transparent : plus de dedans ni de dehors, le dedans est mis au dehors et le dehors entre au-dedans. L’intime est librement et délibérément exhibé [2]». Mais un intime qui n’est pas totalement anonyme puisqu’avant de devenir aussi populaire, pour créer un compte Facebook, il fallait l’ouvrir en son nom propre, dont il fallait pouvoir vérifier la véracité administrative. Et même encore aujourd’hui, si les pseudos sont légion, un utilisateur ne peut avoir qu’un seul compte Facebook et sera tenu responsable des statuts publiés sur son mur. « En ce sens aussi, les réseaux sociaux sur Internet ne créent pas de liens symboliques donc juridiques mais des liens réels quoique virtuels (réels, car faits de signaux informatiques et non de symboles) sur un fond d’espace public indéterminé. [3]»
Il suffit d’aller voir le site de Jonas Mekas pour comprendre que la suite de sa démarche et de son œuvre passe désormais entièrement par ce médium. Et comme sur beaucoup de sites, il y a une partie dédiée au blog (souvent habilement renommée en Actualités tellement le terme blog semble rester péjoratif). Un « blog », c’est un « web log », un journal web. Le journal intime devenu blog fait basculer la production, quelle qu’elle soit, dans la sphère de l’extime puisque chaque contenu publié est instantanément visible par un tiers.
Nous sommes à l’ère où chacun est libre de créer ce qu’il veut. Les outils sont disponibles, en téléchargement gratuit, les « communautés » existent pour chaque outil de création et les outils de création numérique se sont développés en mettant l’accent sur la facilité d’utilisation et l’ergonomie pour qu’entre l’idée et l’œuvre, il n’y ait plus qu’un pas simple à franchir.
Les standards de programmation/code du web ont été de plus en plus simplifiés, pour répondre facilement à une réactivité toujours croissante, et là où il fallait un certain temps pour créer une page personnelle au début du XXIème siècle, c’est aujourd’hui faisable en quelques clics à peine. Ce qui a naturellement amené à une prolifération de blogs (des affreux Skyblogs, en passant par Tumblr, pour arriver au Système de Gestion de Contenus – Content Management System / CMS – grâce auquel réaliser un site n’est plus l’affaire d’une intelligentsia numérique) et donc à un dévoilement parfois exagéré, voire insouciant de l’extime, par tous les moyens, sur toutes les plateformes.
L’invention et l’explosion des blogs sur le net sont la pure manifestation de cette nouvelle topologie du monde : chacun se montre, l’intime est livré à tous les regards, mais cette exposition au monde suppose, à l’instant même où vous invitez tous les regards sur votre intimité, que vous recevez chez vous, dans votre intimité, dans votre chambre à coucher toutes les chambres à coucher[4], toutes les intimités de tous les sujets de la planète, soit tous les autres blogs. Le monde devient un gigantesque bal des intimes.[5]
Sadie Benning, artiste plasticienne, vidéaste et musicienne américaine dont la première œuvre était un journal intime mêlant textes et images qu’elle filmait avec une caméra Fisher Price Pixelvision, disait :
Je m’interroge sur toutes ces superstars qui s’ignorent, et restent seules dans leurs chambres à tenir leur journal, à jouer de la guitare, tout en ne se sentant pas des êtres humains à part entière, car telle est l’image d’elles-mêmes qui leur est renvoyée. Elles espèrent que surviendra une révolution susceptible de changer les choses. Elles ignorent qu’elles sont elles-mêmes cette révolution en marche, et que dans ce combat, la plus puissante de leurs armes n’est autre que leurs propres créations, qui les représentent elles-mêmes.[6]
La « révolution » dont elle parle, c’est l’avènement des réseaux sociaux. Leur succès immédiat est lié à la nouvelle culture du partage, devenue innée chez les natifs numériques. On partage ses bons moments, ses coups de blues, les dernières photos du petit, on partage des citations, des articles de journaux, des œuvres d’artistes émergents, on partage la musique qu’on aime, les séries qu’on regarde… tout ça en un clic. On se filme et on publie sa vidéo sur YouTube ou autre plateforme vidéo. Le journal extime suit l’évolution des technologies… Hier, on se parlait au téléphone. Aujourd’hui, on se téléphone en vidéo, face à face. Et demain ? « D’une certaine façon, le rôle de l’artiste est d’articuler le public et le privé en faisant passer le spectateur d’un domaine à l’autre, par les images qu’il fabrique. »
Cette extimité facilitée a cependant un effet pervers : chacun y va de sa propre pierre à l’édifice. YouTube est rempli de vidéos amateurs, extimes, tournées sans réelle connaissance des conséquences, qui se sont parfois avérées dramatiques pour leurs auteurs. Celui qui en fera « le plus » s’assurera ses quinze minutes de gloire, à peu près le temps qu’il faut pour que le buzz se fasse et se passe. Encore récemment, une jeune américaine se suicidait à cause des propos tenus dans les commentaires d’une vidéo qu’elle avait innocemment publiée sur YouTube. Puis on oubliera… et ce sera au tour de quelqu’un d’autre. Et c’est à l’artiste que revient le rôle de produire le lieu de vie où le Moi est à la fois le sien propre et celui des autres aussi.
L’extimité aujourd’hui, c’est le « selfie », une autophoto réalisée avec un appareil photo numérique et envoyée sur un réseau social. Rien de révolutionnaire et pourtant, tout le monde se prête au jeu. Les Tumblr et albums photos Facebook regorgent de ces photos célébrant un culte du moi souvent mal maîtrisé. Ce dévoilement à outrance tiendrait plus de « l’extimisation » que de l’extime : il n’est plus là question de dévoiler son intimité, mais plutôt de se créer une extimité numérique, pour jouer le jeu des réseaux sociaux.